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Le contexte historique
Les historiens s'accordent pour établir l'existence de cultures déjà centenaires de cannabis (kif) dans la région de Ketama, dans le Rif central, au XVIe siècle. Ces cultures remonteraient à l'arrivée, à partir du VIIème siècles, des Arabes dans la région. Vers 1890, le sultan Hassan Ier (1873-1894) confirme l'autorisation de cultiver le kif dans cinq hameaux des tribus des Ketama et des Beni Khaled. Dans les années 1950, le kif est également ouvertement
cultivé dans le Haouz (plaine de la région de Marrakech) et le Gharb (plaine de la région de Kenitra).
A partir de 1912, le royaume est séparé en deux zones, l'une placée sous administration française, l'autre sous tutelle espagnole. La conférence d'Algeciras en 1906 avait concédé le monopole du tabac et du Kif à la Régie marocaine des kifs et tabac, une compagnie multinationale de capital français, le monopole sur les achats et ventes de la totalité du tabac et du kif produit, vendue et achetée au Maroc. La Régie a pour siège Tanger, ville bénéficiant, à partir de 1920, d'un statut international et administrativement séparée des zones française et espagnole.

Durant les cinq ans pendant lesquels Abd el Krim maintint dans le Rif un Etat indépendant (1921-1926) par la force des armes, la production de cannabis diminue notablement, non pas tant du fait
des opérations militaires que de la volonté du chef berbère qui considérait que la consommation de kif était contraire aux préceptes du Coran.
Le 12 novembre 1932, est promulgué un dahir (décret-loi royal) interdisant la culture du cannabis dans la zone sous protectorat français car, contrairement à l'Espagne, la France avait signé l'accord
international sur les stupéfiants. La culture du cannabis pouvait donc se poursuivre dans la zone sous la tutelle de cette dernière.

Mais ce même dahir autorise la Régie à vendre aux populations locales un mélange de haschisch et de tabac, ce qui permet à la France de profiter des recettes fiscales résultant de cette activité12.
Un nouveau dahir, promulgué en 1954 par le roi Mohammed V, censé s'appliquer dès l'indépendance aux deux zones du
royaume, confirme l'interdiction de 1932. Toutefois, une tolérance restait admise pour les cinq hameaux des tribus Ketama et Béni-Khaled, ce qui valut à la région le surnom espagnol de "Cinco".

La période de 1958 à 1984 verra trois soulèvements dans le Rif qui seront durement réprimés, ce qui ne sera pas sans incidence sur la marginalisation économique de la région et donc son recours accru aux cultures illicites. La plus sanglante sera celle de 1958 écrasée par Hassan II au prix de la mort de milliers de civiles. En 1984, des mesures prises par les autorités locales pour limiter la contrebande dans l'enclave espagnole de Melilla et le trafic de cannabis dans toute la région du nord provoquent un nouveau soulèvement. En décembre 1990, la répression d'un mouvement de révolte sociale, né à Fez, causera un nombre indéterminé de victimes, dans cette ville (officiellement une quarantaine, officieusement près d'un millier), mais aussi à Tanger, Tétouan et Al Hoceima.

En 1960, le gouvernement marocain étend l'application du dahir de 1954 à l'ensemble du territoire, sans que cette décision soit suivie d'effet dans le Rif. Au contraire Ketama devient une sorte de
Katmandou pour les jeunes européens13.

Dans les années 1980, le développement fulgurant des productions provoque l'arrivée de délinquants des régions du sud
du Maroc, qui coupent les routes et rançonnent touristes et narco-touristes. A cela s'ajoute l'activité des forces de répression tendant à faire des narco-touristes étrangers des boucs émissaires afin de masquer le fait que les autorités locales, et parfois nationales, sont impliquées dans la production et le trafic. Lorsque des étrangers sont arrêtés en possession de cannabis, ils sont frappés de
lourdes peines. Le nord du Maroc est donc considéré comme une " zone dangereuse ", ce qui affecte non seulement le narco-tourisme, mais le tourisme tout court. Cette mauvaise réputation perdure encore aujourd'hui. Ainsi, Chefchaouen, petite ville très pittoresque qui présente un attrait certain pour les touristes et des infrastructures suffisantes pour les accueillir, ne reçoit actuellement des visiteurs, essentiellement espagnols, qu'aux mois de juillet et août. Il n'existe pourtant plus aucune insécurité dans la zone, même dans la région de Ketama qui passe pour être le berceau des trafiquants. Depuis l'avènement de Mohammed VI, les contrôles policiers se sont en effet assouplis, ce dont bénéficient à la fois les cultivateurs, mais également les touristes qui se déplacent en toute quiétude.
Dernier élément qui explique historiquement le rôle joué par le Rif, sa tradition de contrebande : " La contrebande à partir des enclaves espagnoles du littoral méditerranéen marocain est une réalité au
moins séculaire, qui a pris forme à mesure que le Maroc s'ouvrait, au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle, au commerce européen et que les vieux presidios espagnols se métamorphosaient de
garnisons pénitentiaires en entrepôts commerciaux.

A l'aube de ce siècle, Ceuta, Melilla et les îlots étaient déjà au coeur d'un trafic intense d'armes et de munitions de guerre, qui contribua fortement à ce qui fut appelé l'anarchie marocaine qui offrit le
prétexte pour transformer le Maroc en protectorat ".

Aujourd'hui les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla sont le point d'entrée d'un gigantesque flux de contrebande atteignant les villes les plus éloignées du pays qui, s'il donne du travail à des dizaines de milliers de personnes, constitue une concurrence déloyale avec ce que pourrait produire la région : " Il est impossible de développer dans le Rif un tissus industriel d'une solidité minimum tant que se maintient cette activité tolérée par l'administration marocaine ". Selon le gouvernement marocain, la contrebande représente un chiffre d'affaire annuel de 3 000 millions de dollars et les pertes pour
l'économie nationale environ 1 350 millions de dollars.

 
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